(*Interview croisé avec Béatrice Cherrier pour Atlantico (27 juin 2026))
Face à la chaleur et à la canicule, les moyens de prévention sont largement documentés. Le principe de précaution est mobilisé face à des risques incertains, mais si peu face à des causes de mortalité pourtant connues et documentées. En refusant d’assumer publiquement la valeur économique de la vie humaine dans ses arbitrages budgétaires, la France s’interdit les calculs qui rendraient l’inaction politiquement difficile à justifier.
La chaleur provoque des milliers de décès prévisibles, concentrés chez des populations identifiées, alors que des mesures de prévention ciblées existent.La France utilise une valeur de la vie pour certains investissements publics, mais rarement pour guider les politiques de santé.Cette absence de calcul public rend plus facile le maintien du statu quo face à des risques pourtant bien documentés.Des arbitrages plus transparents doivent être menés afin de mieux hiérarchiser les priorités de santé publique.
Ce qu’il faut en retenir :
La chaleur provoque des milliers de décès prévisibles, concentrés chez des populations identifiées, alors que des mesures de prévention ciblées existent.La France utilise une valeur de la vie pour certains investissements publics, mais rarement pour guider les politiques de santé.Cette absence de calcul public rend plus facile le maintien du statu quo face à des risques pourtant bien documentés.Des arbitrages plus transparents doivent être menés afin de mieux hiérarchiser les priorités de santé publique.
Atlantico : Vous êtes spécialiste de l’histoire de la pensée économique. Le concept de valeur de la vie statistique existe depuis les années 1960 — Jacques Drèze en France, Thomas Schelling aux États-Unis. Pourquoi un outil aussi ancien et aussi solide n’a-t-il jamais réussi à s’imposer dans les décisions de santé publique françaises, alors que des milliers de personnes meurent chaque été de chaleur d’un risque parfaitement documenté ?
Béatrice Cherrier :Il y a deux types de réponses possibles. La première, c’est qu’en France, il existe une résistance culturelle à monétiser la vie. Des sociologues comme Marion Fourcade ont bien montré ce contraste entre le monde anglo-saxon, où la quantification du vivant — de la nature, de l’art, de la santé — s’est imposée assez naturellement, et la France, où cette démarche reste beaucoup plus difficile à accepter.
Mais dans mes propres travaux, j’ai identifié une deuxième explication, plus institutionnelle. Vous pointez vous-même quelque chose de révélateur : la valeur de la vie statistique est tout à fait acceptée dans le secteur des transports, et beaucoup moins du secteur de la santé. Ce n’est pas un hasard. Chaque politique publique a son écosystème institutionnel propre, et ces écosystèmes sont très différents.
Dans les transports, cet outil a été introduit et légitimé par des ingénieurs des Ponts et Chaussées — des polytechniciens qui pratiquent le calcul économique depuis Jules Dupuit au XIXe siècle. Le rapport Boiteux, avant même le rapport Quinet, en était une illustration parfaite : Marcel Boiteux appelait lui-même à étendre ce type de calcul à l’ensemble des décisions publiques, mais ça n’a pas pris au-delà de son secteur d’origine.
Pour la santé, le travail de l’historien Daniel Benamouzig est éclairant : l’économie de la santé en France s’est construite sous l’égide de la Sécurité sociale, autour d’une problématique de gestion des dépenses puis de réduction du déficit — pas d’analyse des bénéfices ni de gestion des risques. La culture scientifique y est fondamentalement différente.
Vous avez écrit que le tabou entre l’argent et la vie nous coûte cher – économiquement et humainement. Chaque été, des milliers de personnes meurent de chaleur en France, des morts parfaitement prévisibles et concentrées sur des populations identifiées. Est-ce que ces morts sont, d’une certaine façon, le prix de ce tabou ?
Jérôme Mathis : Oui, en un sens très précis. Santé publique France estime qu’entre 2014 et 2022, près de 33 000 décès sont attribuables à la chaleur en France, dont les deux tiers chez des personnes de 75 ans et plus. Ce ne sont pas des accidents : ce sont des populations identifiées, dans des logements identifiés, mourant d’un risque parfaitement prévisible.
Une étude scientifique de référence estime que la diffusion de la climatisation résidentielle aux États-Unis a réduit d’environ 75 % l’impact mortel des journées extrêmement chaudes au cours du XXᵉ siècle. Une autre étude longitudinale, publiée en 2023, estime qu’en Espagne la progression de la climatisation a contribué à environ un tiers de la baisse de la mortalité liée aux chaleurs extrêmes entre la fin des années 1980 et le début des années 2010.
Le tabou français autour de la valeur de la vie joue ici à plein. Calculer le nombre d’années de vie sauvées par la climatisation des logements des personnes âgées vulnérables, et le mettre en regard du coût d’un programme public ciblé, produirait une conclusion que les pouvoirs publics ne veulent pas énoncer : ces morts sont évitables, leur prévention est rentable, et l’inaction est un choix.
Ce que le tabou protège ici, c’est moins une conviction morale qu’une commodité politique : tant que l’on refuse de chiffrer ce que vaut une vie, on peut continuer à gérer la canicule comme un phénomène météorologique plutôt que comme un échec de politique publique.
L’État français fixe lui-même la valeur d’une vie à 3 millions d’euros pour décider de ses investissements routiers ou industriels — le rapport Quinet 2013. Pourquoi ce même calcul ne s’applique-t-il pas aux morts de canicule, alors que les victimes sont connues, les risques documentés et les mesures de prévention chiffrables ?
Jérôme Mathis : La réponse s’écrit presque seule – et elle est gênante.
La valeur Quinet est utilisée sans état d’âme pour décider d’un échangeur autoroutier ou d’une norme industrielle. Personne ne trouve cela indécent. Appliquée aux milliers de décès attribuables à la chaleur chaque été, cette même valeur tutélaire imposerait de chiffrer ce qu’il en coûterait de protéger les populations vulnérables — climatisation ciblée, adaptation des logements, dispositifs d’alerte — et de comparer ce coût aux vies sauvées.
Pourquoi ce calcul n’est-il pas fait ? Parce que l’appliquer aux morts de canicule crée une obligation d’agir que le transport routier ne crée pas. Un accident de la route est un événement dispersé, sans responsable identifiable. Des milliers de personnes âgées isolées mourant dans des logements surchauffés, après des décennies d’alertes scientifiques, désignent un responsable : le décideur publique. Rendre le calcul explicite transformerait une fatalité climatique en faute de gouvernance — ce que la classe politique, de tout bord, refuse d’assumer.
Béatrice Cherrier : Ce que j’évoquais sur les différences institutionnelles entre transports et santé est déjà une première explication. Mais la canicule ajoute une difficulté supplémentaire : elle relève non seulement de la santé, mais aussi de l’économie de l’environnement. Et là, on se heurte à un problème d’attribution.
Une mort sur la route a une cause identifiable. Une mort due à la canicule, c’est plus complexe : depuis 2003, on a développé des méthodes pour attribuer, ex post, une partie des décès survenus un été donné à la chaleur. Mais pour passer de là à une véritable politique publique prospective, il faut franchir un pas supplémentaire : reconnaître que ces canicules vont se reproduire de plus en plus souvent à cause du réchauffement climatique, et que ce risque systémique doit être anticipé — pas considéré comme une crise atypique et géré en urgence après coup.
Ce saut-là est encore plus difficile à faire en France, précisément parce qu’on n’a pas résolu le problème antérieur : comment comptabiliser les morts évitées par une politique publique. Et la canicule est un objet encore plus composite, qui se situe à l’intersection de la santé et du climat.
La France mobilise le principe de précaution constitutionnel contre des risques incertains — 5G, OGM, pesticides — et reste passive face à des risques certains et massifs : 75 000 morts du tabac, 41 000 de l’alcool, plusieurs milliers de canicule chaque été. Comment expliquez-vous cette inversion du calcul rationnel ?
Jérôme Mathis :C’est l’une des contradictions les plus frappantes de la politique sanitaire française — et elle a une explication structurelle.
Le principe de précaution, inscrit dans la Constitution en 2005, a été conçu pour les risques incertains : agir avant que la preuve soit établie. Il est politiquement confortable parce qu’il ne coûte rien à court terme — interdire ou suspendre génère peu de dépenses — et parce qu’il permet de répondre à une anxiété sociale diffuse sans arbitrage budgétaire explicite.
Face aux risques certains, la logique s’inverse. 70 000 morts du tabac, 40 000 de l’alcool chaque année. Plusieurs milliers de décès attribuables à la chaleur chaque été. Mais agir exigerait trois choses que le système politique français répugne à faire simultanément : affronter des intérêts industriels organisés, dépenser de l’argent public de façon ciblée, et reconnaître publiquement que l’inaction passée a tué.
L’inversion n’est donc pas irrationnelle — elle est rationnelle du point de vue de l’acteur politique. Le principe de précaution offre une posture sans coût d’opportunité visible. La prévention des risques certains exige un arbitrage explicite entre des vies et des intérêts — exactement ce que le tabou autour de la valeur de la vie permet d’éviter. Ce tabou n’est pas une pudeur morale : c’est un instrument de gouvernance qui protège l’inaction.
Béatrice Cherrier :Ce n’est pas une anomalie en général, mais le contexte institutionnel français la rend particulièrement visible.
Il faut d’abord rappeler la distinction classique, qui remonte au moins à Frank Knight, entre incertitude et risque. L’incertitude, c’est ce qui n’est pas probabilisable — on ne sait pas, et parfois on ne sait même pas ce qu’on ne sait pas. Le risque, lui, est mesurable : on peut dire qu’il y a 30 % de chances d’avoir deux fois plus de canicules dans deux ans.
Le principe de précaution français a été conçu pour l’incertitude radicale, et plus précisément pour une incertitude technologique : on ne sait pas encore quels seront les effets d’une technologie nouvelle, on ne peut pas même en dresser la liste des scénarios possibles. C’est le cas aujourd’hui pour l’intelligence artificielle.
La canicule, c’est un problème radicalement différent. C’est un risque connu, documenté, quantifiable. Mais la réponse politique qui s’est mise en place après 2003 est restée une réponse à une crise — à un événement perçu comme exceptionnel — et non à un risque systémique. On a créé des plans canicule, des systèmes d’alerte, des dispositifs de surveillance. Mais on n’a pas basculé dans une logique de gestion prospective du risque climatique.
Il y a aussi un problème d’attribution de responsabilité. La vache folle avait un coupable identifiable. Le Covid avait un virus. Pour les canicules, dire que les morts sont dues au réchauffement climatique — donc à des décisions humaines collectives —, ça suppose d’établir une chaîne de causalité que la science est de plus en plus capable de démontrer, mais que les systèmes juridiques et politiques n’ont pas encore intégrée. C’est d’ailleurs ce que font les jeunes générations aux États-Unis, en portant des procès contre l’État pour inaction climatique.
Vous dites que la France aurait payé le prix fort de ce tabou pendant le Covid. Peut-on faire le même raisonnement pour la canicule : si on avait appliqué une valeur explicite et transparente à la vie statistique, aurait-on investi différemment dans la prévention depuis 2003 ?
Jérôme Mathis :Oui — et le bilan parle de lui-même.
La canicule de 2003 a tué environ 15 000 personnes en France. Pourtant, les conséquences sanitaires des vagues de chaleur étaient décrites dans la littérature scientifique bien avant — peu de mesures préventives avaient simplement été prévues. Ce n’est pas un manque de connaissance : c’est un manque de calcul rendu public et contraignant.
Si la France avait appliqué dès 2003 la valeur tutélaire aux morts de canicule, le calcul aurait imposé un programme massif d’adaptation des logements et d’identification des personnes isolées. Ce calcul n’a pas été fait publiquement. La mission sénatoriale de 2003 elle-même notait que le retard accumulé en matière de prévention était « désormais patent ». Vingt ans plus tard, on mourait encore de chaleur au même rythme.
C’est la définition exacte du prix du tabou : non pas l’ignorance du risque, mais le refus de le chiffrer d’une façon qui oblige à agir.
Les États-Unis et le Royaume-Uni ont institutionnalisé l’analyse coût-bénéfice dans leurs décisions de santé publique bien avant la France. Pourquoi résistons-nous à cette évolution, et quel moment aurait pu faire basculer les choses ?
Béatrice Cherrier : C’est paradoxal, mais la généralisation de l’analyse coût-bénéfice aux États-Unis doit beaucoup au tournant néolibéral des années Reagan. En 1981, un executive order a imposé que toute nouvelle politique publique soit précédée d’une analyse coût-bénéfice. L’intention initiale était de réduire la taille de l’État en montrant que beaucoup de politiques étaient trop coûteuses. Mais en systématisant cet outil, on l’a paradoxalement dépolitisé : il peut désormais être utilisé aussi bien pour restreindre que pour justifier de nouvelles politiques sociales, de santé, environnementales.
Au Royaume-Uni, c’est le NHS et ses contraintes de rationnement implicite qui ont conduit à développer des outils comme les QALY — des années de vie sauvées pondérées par la qualité de vie. Parce que les soins étant gratuits, il fallait bien prioriser, et on a utilisé des indicateurs quantitatifs pour le faire de manière transparente.
En France, on n’a pas eu ce tournant. L’économie de la santé s’est construite sur la gestion des dépenses à court terme, pas sur la prospective ou la gestion des risques. Et l’État ne se construit pas dans une logique de redevabilité vis-à-vis des citoyens — contrairement aux États-Unis, où la quantification publique s’est développée précisément parce qu’il fallait leur rendre des comptes.
Le moment de bascule qui aurait pu changer les choses, c’était 2003. Mais la canicule a été traitée comme une crise exceptionnelle, un outlier, pas comme le signal d’un risque systémique. On a mis en place des plans de gestion de crise, pas une refonte de l’analyse des risques en lien avec le changement climatique.
Si la France rendait publique et transparente la valeur qu’elle accorde implicitement à une vie dans ses arbitrages budgétaires — comme le font les États-Unis ou le Royaume-Uni — quelles seraient les trois priorités de santé publique qui s’imposeraient immédiatement, et que la classe politique refuse aujourd’hui de regarder en face ?
Béatrice Cherrier :Il faudrait d’abord un changement culturel profond dans la manière de conduire l’action publique. Le principe de précaution tel qu’il existe est conçu pour les risques technologiques incertains — il ne peut pas simplement être étendu aux risques climatiques systématiques. Il faudrait un nouveau cadre.
Ce cadre pourrait être plus démocratique que bureaucratique. Aujourd’hui, la valeur de la vie statistique et le taux d’escompte intergénérationnel, qui détermine la valeur donnée à la vie des générations futures, sont fixés dans des rapports techniques. Certains économistes estiment que ce sont des décisions qui devraient faire l’objet d’un débat public — pas être arrêtées par des experts.
La deuxième résistance, c’est le contexte de polycrise. On ne peut pas détacher le problème des canicules du problème de la dette publique, des inégalités, du financement de la transition énergétique. Tout le monde ne vit pas la crise climatique de la même manière, et la question de qui paie reste entière.
Quant à savoir combien de canicules il faudra encore : ça dépendra de leur intensité, du nombre de morts, des mouvements citoyens, et de la capacité des scientifiques à communiquer publiquement sur les coûts de l’inaction de manière convaincante. Ce qui me semble le plus susceptible de faire basculer le système, ce sont les démarches juridiques — les procès pour inaction climatique, qu’ils aboutissent ou non. Parce qu’ils obligent à établir un lien de causalité entre inaction, réchauffement et morts de canicule. Et une fois ce lien établi juridiquement, on ne peut plus gérer les canicules comme des crises isolées. On est forcé de construire une véritable politique de gestion du risque — et donc, d’une façon ou d’une autre, de donner un prix public à la vie.
Jérôme Mathis :Le problème de fond : une France qui calcule en secret
La valeur Quinet – 3 millions d’euros par vie statistique, 115 000 euros par année de vie sauvée – s’applique aux transports et à l’environnement, mais pas à la santé de façon systématique, là où le Royaume-Uni a construit tout son système de remboursement autour d’un seuil explicite par QALY (£25 000 à £35 000 depuis avril 2026). Cette opacité permet d’éviter de justifier publiquement trois arbitrages qui coûtent des dizaines de milliers de vies par an.
Priorité 1 – Le tabac et l’alcool : la prévention sabotée
Chaque année en France, environ 68 000 personnes meurent prématurément du tabac et 41 000 de l’alcool. La France affiche 23,1 % de fumeurs quotidiens contre 14,8 % en moyenne dans l’OCDE, et ne consacre que 2,3 % de ses dépenses de santé à la prévention. Raisonner avec la valeur tutélaire suffirait à rendre ces pertes en vies humaines inacceptables au regard des coûts d’une véritable politique de prévention.
Aux États-Unis, l’industrie du tabac a déjà été condamnée à verser plus de 200 milliards de dollars. En France, à l’inverse, la collectivité assume l’essentiel du coût sanitaire sans ne jamais pouvoir mettre l’industrie à contribution. Cette situation tient en partie à un cadre juridique hérité du Code napoléonien, inadapté pour traiter les enjeux sanitaires et environnementaux du XXIe siècle. Il devient donc nécessaire de réformer notre droit, ne serait-ce que pour mettre fin à une impasse largement sous-estimée : la Sécurité sociale demeure incapable de représenter ses assurés en justice afin de recouvrir une partie de ses dépenses de santé. Corriger cette asymétrie permettrait de rétablir un minimum d’équité et de financer des campagnes de prévention à la charge de ceux qui organisent délibérément l’addiction.
L’inaction sur l’alcool n’est pas plus innocente. En 2023, deux campagnes de Santé publique France sur l’alcool ont été annulées par le ministère de la Santé, dans un contexte où plusieurs acteurs de santé publique ont dénoncé la forte influence de la filière viticole et les pressions exercées sur l’exécutif. Sans permettre d’établir une mainmise absolue, cet épisode illustre la capacité du lobby de l’alcool à peser sur la décision publique et à freiner des messages de prévention pourtant jugés nécessaires. Le résultat est un discours préventif réduit aux « excès » dans des sous-populations cibles – sans jamais viser la réduction de la consommation en population générale, alors que l’alcool tue 41 000 personnes par an et reste la deuxième cause de mortalité évitable en France.
Priorité 2 – La santé mentale : premier poste budgétaire, dernier en prévention
Plusieurs indicateurs attestent d’une dégradation de la santé mentale chez les jeunes Français depuis la crise du Covid, en particulier chez les adolescentes et les jeunes adultes. La santé mentale représente désormais 14,5% des dépenses totales de l’Assurance maladie, ce qui en fait le premier poste de dépense, mais le système demeure marqué par de fortes fragilités : détection tardive, prise en charge encore largement hospitalo-centrée et ruptures récurrentes du suivi. L’OCDE estime par ailleurs que les troubles mentaux pourraient entraîner une perte annuelle de 1,7% du PIB entre 2025 et 2050. Appliquer la valeur tutélaire à ces années de vie perdues forcerait un arbitrage public que personne ne veut assumer.
Priorité 3 – Les inégalités territoriales : l’espérance de vie comme loterie géographique
Les écarts d’espérance de vie entre secteur rural et urbain peuvent dépasser deux années pour les hommes. Le désert médical accroît significativement le renoncement aux soins : combiné à la pauvreté, il peut multiplier ce risque par plus de huit par rapport au reste de la population. Appliquée à ces écarts, la valeur tutélaire rendrait visible ce que les politiques de numerus clausus ont produit : une érosion silencieuse du bien-être collectif, ignorée parce qu’elle se présente non comme une catastrophe mais comme une lente dégradation statistique. Le pire est encore à venir, avec dix ans de délai entre la formation et l’exercice d’un médecin.
Le refus d’une valeur explicite de la vie est un choix politique, pas une contrainte technique. Il protège les filières industrielles, les corporatismes et les gouvernants qui préfèrent gérer des crises individuelles visibles plutôt que des statistiques collectives silencieuses.
Jérôme Mathis a publié « Combien vaut une vie ? » aux éditions Le Tremplin des idées

