La France met un prix sur les vies sauvées sur ses routes, mais elle se garde de le faire sur celles que les canicules emportent*

(*Article paru dans le journal Le Monde (20 juillet 2026 ))

Le jour où la France appliquera aux morts des fortes chaleurs le même calcul qu’aux infrastructures routières, l’inaction climatique apparaîtra pour ce qu’elle est : un choix coûteux, payé en vies humaines.

Le 23 juin, 1 352 établissements scolaires ont fermé, 4 042 ont aménagé leurs horaires, tandis que les passages aux urgences augmentaient de plus de 20 % en raison de la canicule. Ces épisodes ne relèvent plus de l’exception. La canicule de 2003 avait déjà causé près de 15 000 décès, selon l’Institut national de la santé et de la recherche médicale, et environ 33 000 morts supplémentaires ont été attribués à la chaleur entre 2014 et 2022. Au-delà de l’impact sanitaire, ces crises désorganisent la vie sociale et économique. Une fermeture d’école, c’est une journée de travail perdue pour des parents sans solution pour garder leurs enfants. Les projections climatiques indiquent que le phénomène va s’intensifier. Le sujet est documenté, mais son examen est sans cesse repoussé.

Le coût de l’adaptation thermique des bâtiments publics reste mal évalué : la Cour des comptes note qu’il « reste à chiffrer ». Les estimations vont de quelques milliards à plusieurs dizaines de milliards d’euros selon le périmètre retenu – des montants qui peuvent être absorbés (rappelons que les dépenses publiques atteignent 1 700 milliards d’euros par an).

Mais la réponse publique reste timorée. EduRénov, le programme qui facilite la rénovation des bâtiments scolaires, propose aux collectivités 2 milliards d’euros de prêts sur cinq ans, sans subventions. Le gouvernement annonce un doublement de l’enveloppe de rénovation des hôpitaux, portée à 600 millions d’euros, étalée sur dix ans. Dans une lettre aux maires, le premier ministre, Sébastien Lecornu, a reconnu qu’« on ne rattrape pas trente années de retard en quelques exercices budgétaires » – formule lucide qui dit l’essentiel : le problème est identifié, mais la réponse reste à construire. Ce retard tient pour partie dans le refus de poser sur la table le seul chiffre qui obligerait à agir : celui de la valeur d’une vie statistique.

Depuis des décennies, les économistes produisent un indicateur voué à éclairer l’action publique : la valeur de la vie statistique. Les agences fédérales américaines l’appliquent systématiquement, avec une valeur proche de 10 millions de dollars (8,8 millions d’euros) : chaque fois qu’une réglementation de sécurité – routière, industrielle, environnementale ou sanitaire – est envisagée, on calcule le nombre de vies sauvées, on le multiplie par cette valeur et on compare le résultat au coût de la mesure. Si le bénéfice le dépasse, la mesure s’impose. Le calcul est public, opposable, et il crée une obligation d’agir.

En France, cette valeur est fixée à 3 millions d’euros par le rapport Quinet de 2013. Elle guide de fait les investissements routiers ou industriels sans susciter de controverse. Mais si la France met un prix sur les vies sauvées sur ses routes, elle se garde de le faire sur celles que les canicules emportent.

Prévenir par la climatisation

Tentons d’appliquer cette approche statistique aux pics de chaleur, en raisonnant en années de vie sauvées, soit environ 115 000 euros par « année en bonne santé » (quality-adjusted life year ou « QALY »), selon le rapport Quinet. Les victimes étant pour les deux tiers des personnes de 75 ans et plus, souvent fragilisées, le nombre moyen de QALY perdus par décès est plus faible. Mais même dans cette hypothèse conservatrice, 4 000 morts évitables par an représentent 1 à 3 milliards d’euros de bien-être collectif perdu chaque année. A l’échelle d’une décennie à peine, un investissement thermique « préserverait » 10 milliards à 30 milliards et s’avérerait donc « rentable ». Ce calcul n’est jamais produit publiquement, car il transformerait une fatalité météorologique en un échec quantifiable de politique publique.

D’autres pays l’ont compris. Aux Etats-Unis, la climatisation a réduit d’environ 75 % la mortalité liée à la chaleur au XXe siècle – soit environ 18 000 décès prématurés évités chaque année entre 1960 et 2004, selon une étude scientifique de référence. En Espagne, elle expliquerait près d’un tiers du recul de cette mortalité entre les années 1980 et 2010.

Deux pistes peuvent aider à sortir de l’impasse. La première consiste à traiter l’adaptation thermique comme une infrastructure de santé publique. Si le ratio coût-bénéfice est favorable, notamment pour les hôpitaux et les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad), le financement par emprunt se justifie, comme pour une autoroute. La réglementation impose, certes, depuis 2003, une pièce fraîche dans chaque Ehpad, mais regrouper des résidents vulnérables dans une seule salle n’est pas de la prévention : c’est de la gestion de crise. Prévenir par la climatisation des chambres coûte moins cher que guérir en réanimation. Encore faut-il convenir de faire le calcul.

L’objection écologique doit être prise au sérieux : la climatisation consomme de l’électricité et aggrave l’effet d’îlot de chaleur urbain. Mais la France dispose d’un mix électrique parmi les plus décarbonés d’Europe. L’objection est recevable pour prioriser l’isolation et la conception bioclimatique des bâtiments neufs, ainsi que la végétalisation urbaine. Elle ne peut toutefois servir à justifier l’inaction sur le parc existant.

La seconde piste emprunte à la logique du pollueur-payeur. La Cour suprême américaine examine actuellement plusieurs affaires décisives sur la responsabilité climatique des grandes compagnies pétrolières (Exxon, Chevron, BP, Shell…). En France, le cadre juridique rend de telles démarches impossibles. Réformer ce cadre, hérité d’un code napoléonien inadapté aux enjeux sanitaires et environnementaux du XXIe siècle, ouvrirait une voie inédite : faire partiellement financer la climatisation des bâtiments publics par les industries qui ont contribué à rendre les étés meurtriers.